Par Mère Scholastique, abbesse de Pradines

 

Chapitre du 17 juin 2020

 

Puisque nous sommes dans le passage de la RB sur le Notre Père et que visiblement saint Benoît y attache beaucoup d’importance je me suis demandée si le Notre Père finalement ne pouvait pas contenir toute la Règle et du coup toute la vie monastique ou à l’inverse si la vie monastique selon saint Benoît ne pouvait pas être regardée comme une concrétisation, un déploiement du Notre Père (c’est peut-être le Cardinal Barbarin qui me donne cette idée avec son commentaire des versets du Notre Père  chaque jour de la semaine sainte ! Mais la comparaison s’arrête là !!)

Je vous livre donc quelques pistes, ce serait un beau travail à approfondir et qui demanderait beaucoup de chapitres ! Aujourd’hui c’est juste une porte d’entrée…

Je commence par l’invocation : Notre Père qui es aux cieux.

Comme nous le savons le Père n’est pratiquement pas nommé dans la RB sinon à travers la doxologie dans le chapitre sur l’office. La seule mention est « l’irritus pater…le père irrité), du début du Prologue ! La Règle est avant tout christologique et met en avant le Ressuscité, le Seigneur de gloire en réponse aux déviations doctrinales de l’époque de saint Benoît (arianisme notamment). Mais en fait il y a une belle inclusion discrète mais qui dit tout sur la place du Père : au début du Prologue nous devons retourner à Lui (celui dont nous a éloigné la lâcheté de la désobéissance au v 2), et au dernier chapitre 73 nous avançons sur le chemin pour parvenir à notre Créateur (v 4) dans la patrie céleste (v 8) : la patrie c’est le lieu du Père. Celui qui a donc la première place dans la RB c’est le Christ, le Seigneur qui selon la tradition ancienne  même le titre de « Père » et c’est vers lui que nous crions : « Abba, Père », dans l’Esprit et c’est dans cet Esprit et dans la foi que les moines peuvent appeler l’un d’eux « abba, abbé (RB 2,3) qui doit être un visage du Christ. Nous allons donc vers le Père par le Christ, et dans son Esprit nous reconnaissons l’abbé comme médiateur de cette relation à la fois filiale et fraternelle.

Que ton Nom soit sanctifié.

Nous pensons en 1er lieu à tous les chapitres dans l’ordo liturgique, où la louange gratuite est un don, un honneur dû à la Trinité, au Père par le Fils, le Saint de Dieu qui seul peut sanctifier son Nom. Ce qui le sanctifie c’est aussi  notre reconnaissance que tout vient de lui, en particulier le bien qui se trouve en nous et qui nous  fait dire avec le psaume 113 cité dans le Prologue (v 30) : « non pas à nous, mais à ton Nom donne la gloire ». (C’est la seule mention du Nom attribué à Dieu).

Mais on peut aller plus loin  et élargir encore en regardant tout ce qui est saint dans la RB et qui peut donc nous permettre de sanctifier le Nom de Dieu : il y la sainte Règle (RB 23,65), la sainte obéissance (Prol.), les saintes lectures (RB 4,55), il y a plus largement la vie monastique elle-même, notre profession qui est appelée service saint (RB 5,3), ainsi que notre vie de conversion : la sainte vie des doyens (RB 21,1). C’est donc toute la vie monastique à travers ses différentes pratiques qui sanctifie le Nom de Dieu, en communion avec le, en Christ, le seul Saint, et dans sa Sainte Pâque (RB49, 7).

Que ton Règne vienne.

Dès le Prologue de la RB saint Benoît nous dit que le Christ est notre véritable roi (Prol. 3) ; c’est lui sous lequel nous militons, (verbe qui signifie à la fois combattre et servir) avec les nobles et fortes armes de l’obéissance. C’est ce Roi aussi qui nous unit tous dans un même service quelle que soit notre origine et notre porte ( ?) d’entrée au monastère : au chapitre sur le moine étranger qui veut s’agréger à la communauté il est dit : « c’est un même Seigneur que l’on sert, c’est sous un même roi que l’on milite » (RB 61,10). Le Règne du Christ évoque donc surtout dans la Règle le combat spirituel, un combat mené avec le soutien de ses frères, dans cette armée fraternelle dont parle le chapitre 1 sur les espèces de moines. Prier pour que le Règne vienne, que le Roi soit vainqueur c’est donc s’engager à combattre avec lui, pour lui, choisir de servir dans la milice fraternelle pour parvenir un jour dans son Royaume après avoir partagé ses souffrances comme le dit le dernier verset du Prologue (50). On voit que c’est donc assez dangereux de réciter le Notre Père, (et nous le récitons 4 fois par jour !).

Nous continuerons demain la suite des demandes.

Mais pour rester dans le chant et la liturgie je vous cite pour terminer un extrait de l’article de « la Croix » de Martin Steffens qui peut être un bon commentaire de la venue du Règne : « Richard Powers (…) définit le chant par ce qu’il parvient à vaincre le désespoir et la mort (…). On ne chante pas pour ne plus crier, mais pour prendre dans un même souffle tous les cris de la terre et en faire l’offrande. Chanter c’est  savoir « par corps » que le dernier mot peut encore être arraché au malheur et devenir, dans la voix la porte, le signe sensible qu’aucun mal n’est définitif ».

 

Chapitre du 18 juin 2020

 

Nous continuons à égrener les demandes du Notre Père en cherchant leurs échos dans la Règle, la Règle vue comme un creuset pour nous apprendre et nous faire vivre la prière du Seigneur. Et nous arrivons à un gros morceau :

Que ta volonté soit faite

C’est un des grands axes de la RB ; nous suivons le Christ venu faire la volonté de son Père, la citation de Jn 6,38 : « je ne suis pas venu faire ma volonté mais la volonté de celui qui m’a envoyé », la citation apparait au moins deux fois dans le 2e degré d’humilité (v 32) et dans le chapitre 5 sur l’obéissance (v 13). Faire la volonté du Père pour le Christ, c’est la marque du plus grand amour, de cet amour qui l’a conduit jusqu’à la mort de la croix. C’est aussi le signe de l’amour du Père dont la volonté est le bonheur, la vie et le salut des hommes. Et c’est cette circulation d’amour, cette révélation d’amour que va célébrer la fête du Sacré Cœur dès ce soir. Cette qualité de disciple qu’est le moine, disciple entièrement tourné vers le Christ et habité par Lui, par son Esprit, nous le manifestons par le renoncement à notre volonté propre, une volonté qui a mal tournée, qui a mal tourné, tournée sur nous-même. Le renoncement à ce mauvais usage de la volonté (qui du coup est le propre de chaque homme !) il court tout au long de la Règle (Prol 3 ; RB 7,1, 1e degré d’humilité RB 5,7…). C’est l’aspect négatif de l’élan de l’obéissance qui imite celle du Christ (3e degré d’humilité) par amour. C’est à la fois le désir et le combat du moine, sa joie de communier au Christ en prenant son chemin, c’est aussi le rude labeur de l’obéissance (début du Prologue). C’est aussi faire l’expérience jour après jour que la volonté de Dieu qui passe par bien des volontés humaines est chemin de vie et de liberté, si on s’y abandonne avec confiance, sans résister.  À remarquer que dans la prière du Notre Père, cette demande : « que ta volonté soit faite » est au passif = c’est Dieu qui qui accompli sa volonté envers nous comme saint Benoît le dit (justement à propos de ce verset du Notre Père) dans le 1e degré d’humilité : « nous demandons à Dieu dans l’oraison dominicale que sa volonté s’accomplisse en nous » (v 20). Cela me rappelle une parole de saint Paul dans la lettre aux Philippiens qui m’a toujours remplie d’espérance (découverte au noviciat) : « Dieu est là qui opère, on pourrait traduire par qui  énerge, en nous à la fois le vouloir et l’opération même au profit de ses bienveillants desseins (Ph 2,13). Dieu énerge en nous le vouloir et le faire. C’est tout de même très réconfortant.

À remarquer aussi que resituer le renoncement à la volonté propre pour suivre vers celle de Dieu, lui donne du souffle, de la largeur de vue. C’est entrer dans le grand mouvement de la volonté du Père qui est le salut de tous les hommes et qui s’accomplit avec nous dans le Christ. Nous renonçons à notre volonté propre que pour recevoir notre vraie volonté celle qui est accordée à Dieu, et recevoir aussi ainsi la vie en plénitude. Le problème c’est que cela passe par beaucoup de tous petits renoncements coûteux, ternes et étroits en apparence. Ce qui fait la difficulté de notre vie c’est que le très grand passe par le très petit. Il faut toujours lever les yeux vers le « Notre Père ».

Donne-nous aujourd’hui notre pain de ce jour.

C’est l’abandon confiant au Père pour toutes les nécessités de notre vie. Le Père est celui qui donne le pain, symbole de tout ce qui nous est nécessaire, vital. Et dans la Rège le cellérier est « comme un père » (« sicut pater ») pour ses frères, chargé de leur donner leur portion, leur portion de pain pour la journée (RB 31,16). Le moine est un pauvre qui espère tout de son Père et à qui l’Abbé (le père du monastère) doit donner tout ce qu’il lui faut « ils doivent espérer et attendre du père du monastère, tout ce qui leur est nécessaire » (RB 33,5). On retrouve ici la place des médiations.

Pardonne-nous nous offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés.

C’est la parole du Notre Père que saint Benoît met en relief dans le chapitre 13 lu hier. Les frères doivent, à travers la parole, la voix de l’Abbé s’engager sur le chemin du pardon, aussi nécessaire que le pain pour la vie du moine. Ce pardon est si vital qu’il doit être immédiat = il y a toujours urgence à réparer la relation blessée, le corps de la communauté qui est blessé. C’est le verset 73 du chapitre 4 presque dernier instrument de l’art spirituel : « se réconcilier avant le coucher du soleil ». Le pardon est au cœur du code la conversion : c’est la mise en œuvre du pardon de Dieu dans le  pardon fraternel. Le pardon de Dieu qui est ce doux Seigneur qui ne veut pas la mort du pécheur mais sa vie et sa conversion (Prol 38). Là encore le pardon nous atteint par des médiations, c’est le 5e degré d’humilité sur l’ouverture du cœur qui est passage au Dieu qui pardonne. On pourrait dire que toute la vie monastique, en particulier la vie fraternelle est la réponse au pardon inconditionnel de Dieu.

Délivre-nous du mal

C’est encore une insistance de saint Benoît, tous frères  prononcent ensemble cette demande au chapitre 13. C’est le grand combat du Christ auquel nous sommes associés. Dans la Règle la figure du mal (malum) prend beaucoup de formes concrètes, plus ou moins atténuées, il y a les actes mauvais, les mauvaises paroles, les mauvaises pensées, le mauvais désir, le mauvais zèle. Il y a aussi des visages du mal que saint Benoît nous demande de combattre avec force : le mal du murmure, de l’avarice, le vice de l’appropriation, le mal de la discorde (RB 65,10), autant d’attitudes qui sont des barrages à la foi au don de soi, à l’amour. Le mal est plus un refus de la confiance, de l’ouverture à l’autre dans le don et l’humilité qu’une réalité en soi.

Et saint Benoît nous indique quelques moyens pour combattre toutes les formes de retour sur soi et de manque à l’amour : briser contre le Christ les pensées mauvaises (Prol. 28), la prière bien sûr au Dieu qui peut tout en particulier qui peut convertir le cœur et restaurer la fraternité (RB 28, RB 27), la charité et le support mutuel qui enlève les infirmités aussi bien physiques que celles de l’esprit (RB 72,5). Pour conclure, ce que saint Benoît nous dit à travers toute la Règle c’est que la prière du Notre Père s’accomplit par et dans le Christ, qu’elle prend toute notre vie et que c’est à travers des médiations, celle du frère, de l’Abbé, de la communauté qu’elle prend chair en nous.

Le Notre Père dans la Règle de Saint-Benoit

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