ENQUÊTE. « Quitter le monastère, une sorte de mort » : les religieux partis, les abbayes s’inventent un nouvel avenir
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Ouest-France - Eric ce Grandmaison -
17 mai 2026

L'abbaye Notre-Dame de Melleray. Ici les Cisterciens on passé la main à la Communauté du Chemin Neuf
Plusieurs abbayes de l’Ouest vivent un virage historique, de Melleray (Loire-Atlantique) à Entrammes (Mayenne) en passant par Bellefontaine (Maine-et-Loire). Des communautés historiques quittent les lieux, pour cause d’âge et de manque d’effectifs. C’est alors que de nouveaux projets émergent, différents selon chaque site.
À chaque fois, c’est le même scénario : des cœurs noués, des voisins désappointés. Une vague de départs affecte depuis dix ans plusieurs communautés religieuses dans l’Ouest. “C’est une sorte de mort pour les sœurs de quitter leur monastère, ”confie l’économe du diocèse du Mans, Bruno de Labarthe, à propos des huit religieuses de la Merci-Dieu (Sarthe) qui quittent leur couvent implanté sur six hectares. Un clap de fin en lien avec “une crise des vocations et un patrimoine foncier coûteux à entretenir,” comme l’ont écrit dans un communiqué les moines de la trappe de Soligny. En 2024, ces derniers avaient présenté un grand projet d’ouverture au public et de restauration d’un bâtiment historique. Un premier projet était chiffré à 12 millions d’euros. Eux, dans l’Orne, présents depuis 900 ans, quitteront leur abbaye en 2028.
À chaque lieu un projet différent
Il n’y a pas de solution toute faite pour reconvertir un peu partout ces abbayes qui « pèsent » des milliers de m² et des centaines d’hectares vacants. Leur trouver un avenir n’est pas une mince affaire. “Il y a plus d’immobiliers “religieux disponibles que de porteurs de projets,” confie Bruno de Labarthe. Pas de « plan de sauvetage » tout cuit sorti de l’escarcelle des évêques. “En fait, nous nous apercevons que ce sont chacun des lieux qui dictent la décision,” explique, à Entrammes, Patrice de La Théardière.
Cheveux gris coiffés en arrière, allure gentleman-farmer, cet ancien chef d’entreprise d’Ille-et-Vilaine, à l’âge de la retraite, a été approché par le diocèse de Laval pour prendre en mains l’avenir du Port-du-Salut (Mayenne). Il en préside le fonds de développement. Ici, c’est une association de laïcs, et non des religieux, qui a repris le flambeau. Son objectif consistera à “continuer à faire rayonner l’abbaye après le départ des moines, selon la règle de saint Benoît : ora et labora (prier et travailler).”
Et du travail, il en aura : à un âge où il aurait pu prétendre partir à la pêche et taper la belote, voici Patrice de La Théardière à la tête de “‘“ 10 000 m2 de bâti, une hôtellerie de 22 chambres, 8 ha de clôture et 40 hectares de terres agricoles, ”’”détaille-t-il. “Il faudra compter près de 5 millions d’euros de travaux pour lancer nos projets,” explique-t-il. Les 130 000 € de revenus annuels générés par la petite centrale hydroélectrique de l’abbaye ne suffiront pas. “Et la providence ne pourvoira pas à tout…”
Du spirituel, pas de business
Transmettre une abbaye n’est pas motivé par une envie de « faire du business. » Les communautés quittant les lieux ne cherchent pas à réaliser une affaire immobilière. Comment, d’ailleurs, chiffrer une abbaye pluri-centenaire ? Ce que veulent les religieux, ce ne sont pas des liasses d’euros, mais garder à ces lieux une vocation spirituelle. “Nous partons dans un sentiment de souffrance et de joie, parce que ce lieu va repartir comme un lieu d’église,” “vivant, ” expliquait ainsi en 2015 Dom Gérard Meneust, le père abbé de l’abbaye de Melleray, en quittant le site. Dans la Communauté du Chemin Neuf, qui a repris gratuitement les rênes de l’abbaye de Melleray, on est très clair : « “non, l’abbaye ne génère pas de bénéfices,” “elle génère plutôt des frais,” explique en souriant le responsable des lieux, Jordan Geneste.
« Quelque chose de fou »
Il garde en mémoire une polémique locale qui en dit long : “les gens nous regardaient arriver avec méfiance. Alors quand il nous a fallu effectuer une coupe rase dans la forêt, j’ai reçu des courriers disant que l’on bradait le patrimoine des moines pour l’argent. La vérité, c’est que la replantation d’arbres nous a coûté plus cher que ne nous a rapportés la coupe, prévue depuis longtemps dans le plan de gestion de la forêt. ” À l’abbaye de Melleray, qui représente 5 000 m² de bâtiments et 235 hectares de terres agricoles, d’ailleurs “les dons représentent un tiers de nos ressources,” ajoute-t-il. “Et puis il y a quelque chose de fou dans ce projet. S’il n’y avait pas la prière, on partirait en courant ! Les moines nous ont transmis ce lieu, nous en sommes devenus, en fait, les intendants.”
« Se faire accepter »
Dans les abbayes qui trouvent des repreneurs animés de belles intentions, tout n’est pas réglé pour autant : un redoutable challenge les attend : “même s’ils ne sont pas croyants ou pratiquants, les gens du pays sont souvent très attachés à leurs abbayes. Quand ils apprennent le départ des moines, c’est une grande émotion qui s’empare des habitants. Ils regardent de près ce qui va s’y passer, c’est une part de leur vie,” explique Patrice de La Theardière, président du fonds de dotation de l’abbaye du Port du Salut, à Entrammes. Le septuagénaire a très bien compris l’enjeu : « “Nous voulons que les gens continuent à s’arrêter ici, viennent chercher calme et sérénité, comme un « cocon » où ils pourront se poser, ” ajoute Antoine Soubrier, en charge de la communication. L’abbaye restera “un pôle d’accueil touristique, culturel et spirituel.” Le Brassoir (boutique et buvette) y a ouvert le jeudi 30 avril. Et l’abbaye se convertit à travers un “centre de formation aux métiers de la main” pour la rentrée scolaire 2027 : quatre bacs pros pour une première promotion de 60 élèves. “On part de rien, ça va être un vrai job de pionnier,” explique Patrice de La Théardière, qui annonce également “une mission d’accueil et d’accompagnement des familles, piloté par un couple de laïcs.”




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