Mgr Erik Varden : « La vie monastique peut contribuer à une renaissance de nos sociétés »
Recueilli par Céline Hoyeau
Publié le 12 octobre 2026
Moine trappiste devenu évêque de Trondheim, en Norvège, Mgr Erik Varden est l’une des voix spirituelles les plus écoutées du christianisme contemporain. Dans le sillage de la visite de Léon XIV en France, il revient sur l’héritage du monachisme, la quête de profondeur des jeunes générations et les ressources que la tradition bénédictine peut offrir à des sociétés en quête de sens et de cohésion.

Qu’est-ce qui vous a le plus marqué dans la visite de Léon XIV en France ?
Léon XIV a parlé de choses vraies. Il n’a pas cherché l’effet ni la formule. En évoquant les saints et les grandes figures spirituelles de la France, il ne s’est pas contenté de célébrer un héritage ; il l’a présenté comme une responsabilité, un défi pour tous ces jeunes rassemblés au Stade de France : à vous, désormais, de devenir les saints de demain.
Il a rappelé combien cette terre a porté du fruit pour l’Église universelle, non pour nourrir une quelconque nostalgie, mais pour susciter un nouvel élan. Dans une époque saturée de discours désincarnés, entendre une parole vraie, enracinée dans le réel, était très bienfaisant.
Parmi les saints qu’il a cités durant son voyage, figurait un moine de l’époque médiévale, Chrodegang. En quoi peut-on dire que les moines, saint Benoît, saint Bernard et d’autres, ont été féconds pour notre culture ?
En tant que moine, il faut rester prudent lorsque l’on parle du monachisme, sous peine de plaider pour sa propre cause ! (Rires.) Ce que Léon XIV a rappelé, dans le sillage du discours des Bernardins de Benoît XVI en 2008, me paraît très éclairant pour nous aujourd’hui.
Le projet bénédictin est né dans un contexte marqué par de grandes migrations, souvent violentes, l’effondrement d’institutions structurantes, la redéfinition des frontières, un climat d’incertitude et d’angoisse. Face au vide laissé par ces bouleversements, saint Benoît a proposé le projet d’une vie nouvelle : former des microsociétés stables, bien réglées, où l’Évangile puisse être vécu concrètement, dans un apprentissage patient de la vie fraternelle.
C’est sans doute là que réside la fécondité historique du monachisme. Les moines se méfient généralement des beaux discours. Ils savent qu’un projet de vie se vérifie dans la qualité des relations. C’est ce que je trouve très émouvant, dans la règle de saint Benoît : les critères d’authenticité chrétienne y sont presque toujours relationnels. Suis-je capable d’abandonner ma colère ? De rechercher la réconciliation ? De consoler ceux qui souffrent ou de visiter les malades ? C’est cette sagesse relationnelle qui a profondément façonné la civilisation européenne.
Cet idéal monastique peut-il être une réponse à la fragmentation, à la perte d’identité, aux crises que nous traversons aujourd’hui ?
Oui, à condition que les moines ne cèdent pas à la tentation de se penser comme la solution dont le monde aurait besoin car, en se mettant ainsi au centre, ils trahiraient leur vocation, et ce serait terriblement contre-productif. La vie monastique contribuera à une renaissance de nos sociétés d’abord par sa fidélité à elle-même, à la règle de saint Benoît, en pratiquant cette recherche radicale de Dieu qui s’articule avec la recherche de l’humain dans l’autre.
Le projet monastique a pris au sérieux un besoin fondamental de l’être humain : celui d’appartenir à une vraie communauté. Retirés du monde, les monastères restent toutefois ouverts au monde. C’est frappant, dans la règle de saint Benoît : il ne demande pas d’être accueillant avec les visiteurs ou de construire une hôtellerie, il constate simplement qu’au monastère, les hôtes ne manquent jamais. Et il insiste sur l’importance de recevoir l’hôte qui arrive – dans la plupart des cas le pauvre ou le peregrinus, celui qui n’a pas de domicile fixe – comme le Christ lui-même.
C’est très exigeant car le Christ se présente rarement sous les traits que nous attendons. Cela exige un regard purifié, enrichi par une perspective surnaturelle, capable de discerner la présence de Dieu dans l’autre, même lorsque rien, à première vue, ne la laisse entrevoir.
Dans le sillage de saint Augustin et de saint Bernard, vous remettez en avant la notion quelque peu oubliée de « considération », qui a trait précisément à ce regard dont vous parlez. Que recouvre-t-elle ?
La considération c’est d’abord le regard patient que l’on porte sur le monde et sur autrui. L’étymologie même de patience, avec la racine patio, indique que la patience implique parfois une forme de souffrance… La considération est un terme biblique, très présent dans la Vulgate. Les médiévaux aimaient relever qu’au cœur de consideratio se trouve la racine sidus, qui veut dire l’étoile. La considération est une manière de voir les choses de ce monde illuminées par les réalités célestes. Elle est une manière contemplative de regarder le monde.
Une telle disposition me paraît particulièrement précieuse dans notre époque marquée par l’accélération et la dispersion. Résister à la frénésie en s’autorisant à passer un peu de temps à regarder par la fenêtre un arbre, un enfant qui joue, une personne à vélo, le soleil. Sentir le vent. Ça peut paraître vague, voire sentimental, mais c’est une manière très concrète de se confronter au réel.
Ce qu’on a tendance à perdre aujourd’hui avec les écrans. Dans vos livres, vous évoquez souvent la vie chrétienne comme une « vie cachée ». Vous montrez qu’elle n’est pas réservée aux moines, mais qu’elle constitue la dimension la plus intime de l’existence chrétienne.
Dans l’Évangile, le Seigneur parle souvent de réalités cachées : le trésor enfoui dans le champ, la perle cachée dans le coffre du marchand, le grain tombé en terre qui porte du fruit sans qu’on le voie. Il nous invite à ne pas chercher à être vu à tout prix. C’est un appel à redécouvrir, dans une culture où l’exposition de soi est devenue presque instinctive. Prendre des selfies, compter nos followers, tout cela nous fait perdre le sens de la profondeur. Mais je constate aussi un mouvement inverse, et c’est pour moi le signe d’une grande d’espérance : de plus en plus de jeunes en ont marre. Ils cherchent la profondeur, des racines.
Même lorsqu’on n’est pas soi-même appelé à la vie monastique, peut-on trouver dans la contribution des moines de quoi nourrir cette quête ?
Oui je le crois. La grande leçon de la vie monastique est sans doute celle d’une vie équilibrée. Et cet idéal n’est pas réservé aux cloîtres. Chacun peut regarder avec lucidité sa propre existence et s’interroger : ma vie est-elle nourrie par tout ce qui est nécessaire pour grandir et porter du fruit ? À côté du travail, ai-je du temps pour un sain loisir, pour me reposer, pour aider les autres, pour une activité gratuite ? Comme faire pousser un arbre… De toutes petites choses simples contribuent à une vie équilibrée.
Le moine, étymologiquement monos, c’est celui qui est unifié.
Dans l’idéal, oui. Plus exactement, le moine est surtout celui qui cherche à unifier sa vie. Car ce processus d’unification prend du temps. C’est très émouvant à observer dans le contexte réel de la vie monastique. Nous, moines, nous connaissons très bien, nous vivons étroitement ensemble et sommes conscients des luttes des autres comme de nos propres luttes.
Chacun porte ses contradictions, ses blessures, des conflits résolus d’un passé lointain, mais qui l’habitent, le travaillent, font obstacle au chemin qu’il voudrait prendre. On peut vivre parfois très longtemps avec tout ça. Mais il arrive aussi que, exposant cette épreuve à la lumière de la grâce, laissant la pluie de la miséricorde de Dieu saturer la terre de ma vie, petit à petit, le jour arrive où l’emprise cesse. Et la liberté survient tout doucement.
Peut-on aussi s’inspirer de la vie monastique pour unifier sa vie au travail ? La vie monastique refuse la dichotomie entre ora et labora. Comment peut-on faire de son travail une forme de prière qui unifie justement ?
Je crains qu’il n’y ait pas de recette universelle. Au noviciat, j’ai été marqué par un livre du prêtre anglican Nicholas Stebbing sur l’Église roumaine sous le communisme. Il y rapporte une réflexion de Cléopas, un grand spirituel qui a vécu dans les forêts de Roumanie une vie de prière, de conversion et d’hospitalité.
Cléopas parle de l’obéissance. Par là, il désigne tout ce que nous ne choisissons pas : les obligations de notre état de vie, les exigences familiales, les limites imposées par la maladie ou la perte d’un emploi, ou, pour un moine, les demandes de son abbé. Cléopas disait que l’obéissance vécue sans la prière est une servitude. Vécue dans la prière, elle devient liturgie. Ce principe me semble pouvoir s’appliquer à toute existence. Si je vis ce que je dois faire dans la prière, alors mon travail, même une corvée peu désirable, peut devenir liturgique. Il se transforme en un acte de louange, de confiance en Dieu et d’intercession.
Qui nous relie aux autres aussi ?
Oui. Lorsque j’assume ma charge de père ou de mère, pour le bien de mes enfants, ce devoir prend une dimension d’intercession. Il comporte quelque chose qui me dépasse, qui m’invite à sortir de moi et à vivre pour un autre. À l’inverse, si je ne vois dans cette tâche qu’une contrainte dont je veux me débarrasser au plus vite, c’est là que s’introduit une dichotomie. Je me sens prisonnier de circonstances que je ne maîtrise pas. Mais si j’assume ce qui m’est demandé dans un mouvement libre d’abandon, alors le ciel s’ouvre.
Il n’y a rien de résigné dans cette attitude. Au contraire, elle est profondément active. Il ne s’agit pas de considérer que les choses doivent rester telles qu’elles sont, mais de reconnaître ce qui s’impose aujourd’hui, afin de permettre qu’émerge une autre nécessité demain.




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