Le Père René-Hugues du Trémolet de Lacheisserie est né à Grenoble le 6 juillet 1942, issu par son père d’une vieille famille du Vivarais, et par sa mère, Elisabeth Guyon de La Berge, d’une famille versaillaise. Le Père René-Hugues aimait souligner la marque ardéchoise de son nom patronymique, Lacheisserie, dont l’origine remonterait à l’expression « la châtaigneraie », ou lieu planté de châtaigniers, arbre prolifique de cette région. Cette origine étymologique est controversée. D’autres avancent l’hypothèse que l’étymologie de la cheisserie viendrait plutôt de « geisserio » qui désigne en provençal un champ de lupin. Il n’est pas impossible aussi que l’origine de ce nom soit localisée à l’Ouest du Rhône (typiquement dans les Cévennes) et non à l’Est, en Haute-Provence ou dans une zone équivalente sur le plan linguistique. Un lieu-dit en Ardèche porte ce même nom, où les membres de sa famille se réunissent en cousinades festives, près de Saint Sauveur de Montagut.  A une époque fort reculée, le nom allait s’éteindre, et les armes de la famille Lacheisserie, ont été relevés par un mariage avec un Trémolet, en échange…  d’un bouquet de roses printanières.

 

Son père était ingénieur chimiste dans une entreprise située à Jarrie, près de Grenoble. Il a ensuite travaillé pour la société Rodhia Ceta-Ugine à Paris. La famille a quitté Jarrie et s’est installée à Versailles en 1946. Le Père René-Hugues était le second d’une fratrie de 5 garçons qui comptait François, Guy, Etienne, René et Claude.

 

Le jeune René fit sa scolarité d’abord chez les Frères des Écoles Chrétiennes, puis au collège Saint-Jean de Béthune à Versailles (aujourd’hui Saint-Jean-d’Hulst), tenu par les eudistes, qui a donné à l’Église beaucoup de religieux, évêques et prêtres. Durant sa vie familiale, jamais on a entendu René-Hugues élever la voix contre quiconque ; il était placide, affable et serein ; il avait deux objectifs : être pape, ou bien conducteur de trains ! Boutade ou non, Dieu seul le sait.

 

Pendant sa scolarité versaillaise, il fréquenta la chorale de la Cathédrale Saint-Louis, animée par le bouillant chanoine Gaston Roussel (1913-1985), personnage truculent, officier de la Légion d’Honneur, organiste hors pair, et prêtre « à l’ancienne » aux homélies marquées du sceau de la foi et de la conviction, suivies chaque dimanche après-midi pendant les Vêpres et le Salut par une cathédrale comble. Cette chorale et son volcanique directeur, qui donnait régulièrement des concerts spirituels en la chapelle royale du château de Versailles, devint par la suite l’un des lieux de résistance aux changements liturgiques préconisés par le concile Vatican II. René-Hugues ne fut jamais tenté par l’intégrisme ni aucune forme de traditionalisme, mais il garda de son passage dans ce chœur un goût pour le chant grégorien et la musique sacrée. Si sa voix n’avait rien de transcendant, il connaissait bien son solfège, et intervint dans la scola.

 

C’est encore à Versailles qu’il effectua une deuxième terminale au Lycée Hoche en 1959-60, ponctuée par un titre de lauréat national de la Journée Européenne des Ecoles et assortie, à ce titre, d’un fort intéressant voyage d’études au Benelux.  Puis il y prépara HEC l’année suivante. Il choisit cette voie, non par vocation commerciale, mais du fait de l’équilibre entre lettres et sciences. Il fut reçu au premier coup et intégra l’École encore située boulevard Malesherbes intramuros. Après deux trimestres, il démissionna de l’École pour répondre à ce qu’il sentait être un appel à la vocation de moine chartreux. Le directeur de l’École l’assura que s’il souhaitait reprendre la scolarité, il serait le bienvenu.

 

Mais les chartreux demandèrent au préalable qu’il soit libéré de ses obligations militaires. Et il effectua son service militaire comme lieutenant à Bougie en Algérie en 1962-63. À son retour en France, l’essai en chartreuse ne fut pas concluant : il raconta avoir été rebuté par le rythme de sommeil haché des chartreux, et suite à une crise de paludisme, qui fut prise pour une atteinte du système nerveux, il fut prié d’aller se soigner en famille à Versailles. Il comprit que le Seigneur l’appelait ailleurs. Suivant le conseil de son père, il réintégra l’école HEC alors déménagée à Jouy-en-Josas, afin d’achever un cycle complet. Il acquit au cours de ses études une bonne compétence dans le domaine économique. Il opta pour l’économie rurale, ce qui lui fit faire un long stage au Québec. Le nom de sa promotion, « Pâquerette », curieux au premier abord pour une école de commerce, est lié à cette « mise au vert » de la capitale vers ce qui était encore, à l’époque, la campagne.

 

Ses études achevées, il s’orienta vers les bénédictins d’Hautecombe où il entra en 1967. Après ses vœux prononcés en 1969, il fut envoyé au studium de l’abbaye de la Pierre-qui-Vire, dans le Morvan, pour ses études de théologie. Étudiant appliqué et consciencieux, on releva chez lui un léger défaut de recul critique, qui se traduisit d’ailleurs dans toute sa vie de moine par un pré supposé de bienveillance parfois excessive. Son séjour à l’abbaye de la Pierre-qui-Vire lui permit de découvrir le yoga, qu’il pratiqua toute sa vie et qui lui procurait calme et repos. Le Père René était très lent dans tout ce qu’il faisait et aimait prononcer des homélies longues, ce qui n’était pas au goût de tout le monde.

 

Ordonné prêtre en 1975 par Mgr André Bontems, archevêque de Chambéry, il reçut comme obédience la cellérerie du monastère. Son prédécesseur était le Père Olivier de Dompsure. La manière de tenir les comptes de ce dernier s’apparentait plus à de la « poésie » qu’à de la comptabilité. Aussi le premier travail du Père René-Hugues fut d’établir une comptabilité et une gestion dignes de ce nom, selon les méthodes et principes les plus modernes inculqués à HEC.En 1978, quand le Père Michel Pascal fut élu abbé, il cumula cette obédience avec celle de Prieur claustral. Pour le Père abbé Michel Pascal, au tempérament remuant et expansif, ce prieur et cellérier à l’égalité d’âme formait à son côté un heureux complément de pondération.

 

Le cellérier d’un monastère a pour responsabilité l’économie du monastère : vaste obédience qui supervise les ressources, l’approvisionnement, l’entretien des bâtiments et les finances. Le patrimoine de l’abbaye d’Hautecombe, puis de Ganagobie était vaste et lourd, et le Père René-Hugues eut à gérer des chantiers coûteux comme celui de la réfection du toit de l’abbatiale, du cloître et de la Grange batelière. Une pompe à chaleur lacustre et un système d’audioguide dans l’église furent installés sous sa supervision. Ces dépenses importantes étaient possibles grâce aux entrées dues au tourisme, qui fonctionnait à plein régime pendant ses années de cellérier.  Enfin, il fit passer sa communauté sous le régime de la reconnaissance légale, source de bien d’avantages. Il déploya un travail considérable et une patience à toute épreuve pour gérer le transfert de la communauté de Hautecombe à Ganagobie. Heureusement entouré de ses frères et des amis de l’Association Saint-Mayeul, sans oublier les innombrables bénévoles, il put lancer dans le nouveau monastère provençal une économie avec des résultats positifs, qu’il attribuait à la providence de saint Joseph.

Ce travail lourd et accaparant ne dispensait pas le Père d’être assidu à sa lectio divina quotidienne et au travail manuel. Il trouvait sa joie dans l’arrachage du lierre qui s’agrippe aux arbres et -disait-il- les étouffe. Avant 1989, toute la comptabilité se faisait à la main. À cette date, l’informatique fut introduite, mais cette technique fut aussi accaparante que la précédente.

 

À partir de 1983, il fut nommé par le Père abbé de la Congrégation de Solesmes visiteur économique de la Congrégation. Ce poste l’amena à visiter presque tous les monastères de la Congrégation, en France mais aussi au Sénégal, aux États-Unis, au Canada, en Angleterre, au Luxembourg, en Espagne, en Lituanie. La visite économique consiste en l’analyse des comptes du monastère visité. Un regard extérieur sur l’économie d’un monastère est toujours utile. Les rapports rédigés par le Père René-Hugues étaient réputés d’une grande acuité. Le Père René-Hugues disait que, loin de le fatiguer, ces voyages lui apportaient repos et détente, malgré les décalages horaires et la tâche parfois ingrate.

 

Il fut élu abbé de sa communauté en 1997. Dans cette nouvelle charge, il fut un père attentif et bienveillant pour tous les frères, s’efforçant d’adapter l’observance au nombre décroissant des moines de la communauté. Il n’hésita pas à faire appel à des moines d’autres monastères. Il laissa à un autre la charge de cellérier, mais continua à suivre de près certains dossiers. De 2003 à 2013, il organisa des colloques inter-religieux annuels qui donnèrent lieu à des échanges passionnants entre personnalités d’origines religieuses les plus diverses. L’un d’eux lui tint particulièrement à coeur, sur le respect de la vie de la conception jusqu’à la mort naturelle.

 

Grand, longiligne et très pâle, le Père René-Hugues était d’un abord un peu froid, mais en réalité de contact facile et chaleureux. D’une droiture la plus méticuleuse, il ne soupçonnait pas qu’un interlocuteur put être malhonnête ou trompeur, ce qui lui joua des tours lorsque des quémandeurs peu scrupuleux venaient solliciter de l’aide financière qu’il dispensait parfois avec largesse. Pondéré, impassible, peu expansif et réfléchi, maître de sa sensibilité, le Père René-Hugues était inflexible dans ses décisions, et avait une grande capacité d’encaisser les critiques. Il aimait les homélies longues.

 

Une opération de la hernie en 2005 dont il sortit légèrement affaibli lui fit arrêter les visites canoniques économiques. Après sa démission le 17 novembre 2017, il séjourna comme aumônier à l’abbaye des bénédictines de Flée, dans la Sarthe. Revenu à Ganagobie en décembre 2018, il fut maître des oblats du monastère en participant et animant activement les séminaires de l’oblature ; ainsi qu’à l’assemblée générale 2019 du Secrétariat des Oblatures Bénédictines à l’Abbaye de Maumont où son intervention sur la thème de « La Règle de Saint-Benoit et de la Vie Quotidienne » fût particulièrement appréciée. Il publia aussi plusieurs articles fort intéressants dans la revue trimestrielle du SOB.

 

Ces dernières années, une déficience musculaire lui faisait incliner la tête. Son décès assez inattendu survint au matin du 1er janvier 2021, alors qu’il venait d’être hospitalisé à Manosque en raison de son affaiblissement. La crise sanitaire avec ses confinements permit la présence restreinte de ses amis et parents à la Messe d’A Dieu et à sa sépulture qui eurent lieu le 5 janvier 2021, dans une grande intimité, renforcée par la neige qui était tombée ce jour-là et lui servit de linceul.

Biographie du Très Révérend Père Abbé – Dom René-Hugues du Trémolet de Lacheisserie (1942-2021)

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